Le premier Conseil

Le premier Conseil de l'Ordre des Médecins : 1940 - 1944

L’autorité du gouvernement de Vichy, dans des circonstances profondément anormales, s’arroge le 7 octobre 1940 le droit de la création de l’Ordre des Médecins qui comprenait un Conseil Supérieur de la médecine et des Conseils départementaux dont les membres étaient, non pas élus, mais nommés par le Ministre, ceci jusqu’ en 1942. C’est le Docteur Serge Huard, chirurgien de hôpitaux de Paris, secrétaire d’Etat à la famille et à la santé ( de 1940 à 1942 ) qui en est l’artisan et il s’en explique : « il faut organiser une profession qui ne l’a jamais été. l’Ordre imposera l’esprit de solidarité à tous les médecins ». En octobre 1940, le Docteur Huard convoque le Professeur R. Leriche (qui avait refusé précédemment le poste de ministre de la Santé puis celui de l’Education Nationale) pour s’entendre dire : « le Conseil des ministres a décidé de créer un Ordre des Médecins et vous a choisi pour être le président ; représentant de l’Alsace, c’est une manière de protestation contre la mainmise sur notre pays ». Le Professeur Leriche décline l’offre, mais, en fait dit le Docteur Huard, « il ne s’agit pas seulement de cela, les Allemands exigent que dans 48 heures nous leur ayons donné le nom d’un médecin responsable pour tous devant eux. S’ils ne l’ont pas, ils feront rentrer les médecins français dans la discipline de la médecine allemande et comme ils ont besoin de médecins civils, ils en déporteront en Allemagne quelques milliers. Vous ne pouvez refuser et il me faut une réponse ce soir ». La question étant ainsi posée, poursuit le Professeur Leriche dans ses mémoires, je ne pouvais plus me dérober. J’acceptais : « pas un médecin ne fut déporté en réponse aux exigences immédiates des autorités allemandes ».
La loi de création de l’Ordre des Médecins fut ainsi promulguée le 7 octobre 1940.

Cette période est marquée à l’égard des médecins israélites par d’inadmissibles mesures d’exclusion dictées par le secrétariat d’Etat à la famille et à la santé, imposant au Conseil supérieur de la médecine la charge d’appliquer les décrets discriminatoires (11 août 1941) dont ceux du commissariat général aux questions juives : lequel écrit le 15 décembre 1941,« nous notons que l’ordre des médecins ne met aucun empressement à faire appliquer cette loi » concernant nos confrères « interdits d’exercer une profession libérale ». Présidé par le Professeur Portes, il faut constater à l’évidence que le Conseil de l’Ordre, pris dans l’étau de Vichy, n’a jamais cru devoir protester contre les odieuses lois d’exclusion des médecins de confession israélite même si le questionnaire établi librement par le Conseil supérieur de la médecine et destiné à l’inscription des médecins ne comportait, par contre, aucune mention discriminative relative à des appartenances confessionnelles, syndicales ou politiques.
D’autre part, des réseaux clandestins de résistance aux forces d’occupation se constituent avec les patrons des hôpitaux, leurs élèves, de nombreux médecins, tant à Paris qu’en province, créant rapidement « un service sanitaire national occulte »
Cette résistance à l’occupant se manifesta également lorsque les autorités d’occupation demandant à s’en tenir à des visites de pure forme pour les examens d’embauche au S.T.O. (Service du Travail Obligatoire), ce à quoi, le 1er Président du Conseil de l’Ordre, le Professeur Leriche, répondit : « au contraire, ces examens doivent être sérieux, complets et ne s’inspirant que de notre conscience », ce qui ralentissait considérablement les éventuels départs en Allemagne. Un premier code de déontologie est publié en 1941 mais le Professeur Leriche démissionnera le 28 décembre 1942, refusant de faire partie du nouveau Conseil, étant en désaccord avec les projets du nouveau ministre, le Professeur Louis Portes lui succédera.
La « nomination » des membres du Conseil de l’Ordre des médecins fut alors remplacée en 1942 par « l’ élection » des conseillers par l’ensemble des médecins.

Le 18 octobre 1943 , une ordonnance du Gouvernement provisoire de la République française à Alger, annule les dispositions de « l’autorité de fait » de Vichy, contraires à la législation républicaine, tout en maintenant le principe de l’Ordre.

Il ne faut pas oublier non plus qu’en 1944, un avis du commandement des troupes d’occupation allemandes stipulait que « tout blessé par arme à feu devait être signalé à la police allemande et que quiconque ne fera pas cette déclaration s’exposera aux peines les plus sévères, le cas échéant à la peine de mort » et dans les premiers jours de juillet 1944, la Kommandantur de Paris publie un arrêté enjoignant aux médecins français de signaler immédiatement aux autorités allemandes tout blessé civil, sous peine d’être fusillés.
C’est dans ces conditions que le 8 juillet 1944, le Professeur Portes, président du Conseil National de l’Ordre des médecins, répondait en pleine insurrection parisienne par la motion suivante, rédigée avec le Docteur B. Lafay :

« Le Président du Conseil de l’Ordre des Médecins se permet personnellement de rappeler à ses confrères qu’appelés auprès de malades ou de blessés ils n’ont d’autre mission à remplir que leur donner leurs soins, le respect du secret professionnel étant la condition nécessaire de la confiance que les malades portent à leur médecin, il n’est aucune considération administrative qui puisse nous en dégager ».

Cette motion, gravée dans le marbre, figure dans le hall du Conseil National de l’Ordre des Médecins au 4, rue Léon Jost 75855 PARIS Cedex 17.

Au péril de leur vie, le Docteur B. Lafay, membre du conseil de l’Ordre, résistant notoire, accompagné du Docteur Judet avec lequel il menait ses actions de résistance, portèrent cette déclaration à la Kommandantur, se souvenant :« le cœur un peu serré, nous gravîmes le long escalier qui menait au bureau du général et remîmes notre message, nous attendîmes longtemps dans une pièce qui préfigurait la cellule qui nous attendait, … puis un gradé allemand aux cheveux grisonnants parut et nous mis à la porte en vociférant » raconte le Docteur Judet. Cette déclaration fut adressée aussitôt par télégramme le 8 juillet 1944 à tous les médecins français, démarche exemplaire dont on doit mesurer la gravité, le risque et le courage : « l’Ordre des médecins, ce jour là, a acquis de singulières lettres de noblesse et bien peu de combattants se doutèrent que la protection du corps médical s’était étendue sur eux » (Chirurgiens de père en fils, Professeur Jean Judet ) et lettre personnelle du 16 octobre 1990.

Le Conseil Supérieur de la Médecine, créé par Vichy, devenu en juillet 1943 Conseil National de l’Ordre des Médecins, produira sa dernière circulaire le 2 juin 1944 en instaurant une carte d’identité professionnelle et l’Ordre sera dissout le 27 août 1944.

Le 12 octobre 1944, une seconde ordonnance crée un Ordre provisoire qui ne se réunira qu’une seule fois en février 1945, sous l’égide du Professeur Pasteur-Valéry-Radot et sous la présidence du Professeur Coutela.